© JeanLoup Sieff, Ina Balke, Harper’s Bazaar, 1962
« La vie est une mer pleine d’écueils et de tourbillons que l’homme n’évite qu’à force de prudence et de soucis, bien qu’il sache que s’il réussit à y échapper par son habileté et par ses efforts, il ne peut pourtant, à mesure qu’il avance, retarder le grand, le total, l’inévitable, l’incurable naufrage, la mort qui semble courir au-devant de lui : c’est là le but suprême de cette laborieuse navigation, pour lui infiniment pire que tous les écueils auxquels il a échappé.
Nous sentons la douleur, mais non l’absence de douleur ; nous sentons le souci, mais non l’absence de soucis ; la crainte, mais non la sécurité. Nous sentons le désir et le souhait, comme nous sentons la faim et la soif ; mais à peine sont-ils exaucés, tout est fini, ainsi que la bouchée qui, une fois avalée, cesse d’exister pour notre sensation. Ces trois plus grands biens de la vie, santé, jeunesse et liberté, aussi longtemps que nous les possédons, nous n’en avons pas conscience, nous ne les apprécions qu’après les avoir perdus, car ce sont là aussi des biens négatifs. Nous ne remarquons les jours heureux de notre vie passée qu’après qu’ils ont fait place à des jours de douleur… — Dans la mesure où nos jouissances s’accroissent, nous devenons plus insensibles : l’habitude n’est plus un plaisir. Par cela même notre faculté de souffrir s’accroît ; toute habitude supprimée cause un sentiment pénible. Les heures s’écoulent d’autant plus rapides qu’elles sont plus agréables, d’autant plus lentes qu’elles sont plus tristes, parce que ce n’est pas la jouissance qui est positive, c’est la douleur, c’est elle dont la présence se fait sentir. L’ennui nous donne la notion du temps, la distraction nous l’ôte. Et cela prouve que notre existence est d’autant plus heureuse que nous la sentons moins : d’où il suit que mieux vaudrait en être délivrés. On ne saurait absolument imaginer une grande joie vive, si elle ne succédait à une grande misère : car rien ne peut atteindre a un état de joie sereine et durable, tout au plus parvient-on à se distraire, à satisfaire sa vanité. Aussi tous les poètes sont-ils obligés de jeter leurs héros dans des situations pleines d’anxiétés et de tourments, afin de pouvoir les en délivrer de nouveau : drame et poésie épique ne nous montrent que des hommes qui luttent, qui souffrent mille tortures, et chaque roman nous donne en spectacle les spasmes et les convulsions du pauvre cœur humain. Voltaire, l’heureux Voltaire, pourtant si favorisé de la nature, pense comme moi, lorsqu’il dit : « Le bonheur n’est qu’un rêve et la douleur est réelle » ; et il ajoute : « Il y a quatre-vingt ans que je l’éprouve. Je ne sais autre chose que me résigner, et me dire que les mouches sont nées pour être mangées par les araignées, et les hommes pour être dévorés par les chagrins. »
Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation, 1818. Trad. A. Burdeau, Ed. PUF
© George Rodger EGYPT. Western Desert. Graves of the crew of a British bomber shot down in June 1941
© Jeanloup Sieff, New York Magazine, August 25, 1997
